
Lagunazo, une mine prometteuse
La mine de Lagunazo se situe à six kilomètres au nord de Tharsis, et à une dizaine du village de La Puebla. Comme la plupart des gîtes de la péninsule ibérique, elle a été exploitée par les romains.
Une importante galerie d’écoulement des eaux de plus de 800 mètres creusée dans la roche date de cette époque ; des restes de roues d’exhaure y ont été retrouvés.
Bien que plus petite et de configuration différente la mine a beaucoup de
points communs avec ses deux voisines, Tharsis et Rio Tinto; principalement, des teneurs en soufre et en cuivre identiques.
La mine a été l’objet de plusieurs tentatives d’exploitation. La dernière qui date des années 1873-1874 conduisit Deligny à Londres, à plusieurs reprises, pour négocier avec un groupe anglais qui envisageait de réunir plusieurs mines de la région dont Lagunazo, San Vicente ainsi que Caveira au Portugal (1). Malgré des rapports d’ingénieurs favorables, aucun accord ne fut trouvé.
C’est à Paris que va se décider le sort des mines de Lagunazo. Des discussions sont en cours entre deux intervenants majeurs du marché des métaux, les industriels Jules Laveissière et Eugène Secrétan. Ils envisagent de fusionner leurs entreprises pour former une société capable de jouer un rôle déterminant sur le marché européen.
Quelques mois plus tard, la société est créée et prend le nom de « Société des Métaux ». Deligny va saisir ce moment pour intéresser les acteurs de cette restructuration industrielle à l’exploitation de la mine de Lagunazo. La mine présente de nombreux atouts : une réserve de minerais d’environ 3 millions de tonnes, une exploitation à ciel ouvert et enfin, pour des investisseurs, des engagements financiers bien inférieurs à ceux qui leur seraient nécessaires pour acquérir Rio Tinto ou Tharsis (2).
Pour mener à bien son opération, Deligny va s’appuyer sur J. Laveissière. Les deux hommes se connaissent depuis de longues années. Deligny, au temps où il dirigeait Tharsis, avait fait réaliser des essais de traitement de minerai dans l’usine des Laveissière à Deville-lès-Rouen. En 1879, lorsque Deligny emmène Laveissière sur le site de Lagunazo, il n’eut pas trop de mal à convaincre son visiteur du potentiel de la mine.
Laveissière confessera que c’est la confiance absolue qu’il avait en Deligny « qui l’avait engagé à s’occuper de cette affaire ».
Les deux hommes vont réussir à rallier à leur projet les dirigeants du Comptoir
d’escompte de Paris, lesquels étaient déjà partie prenante dans la nouvelle Société des Métaux.
Un dernier rapport sera encore nécessaire pour emporter l’adhésion des
investisseurs. Il sera commandé à Alphonse Piquet, ancien ingénieur en chef des mines de Gibraleon, autrement dit un bon connaisseur de la province de Huelva. Il est l’auteur d’un « Mémoire sur la richesse minérale de l’Espagne » publié en 1876 à Paris par l’influente Société des Ingénieurs Civils (3).
La confiance s’installe sans réserve. La société d’exploitation est décidée. Elle exploitera un ensemble de concessions situées à Lagunazo (4). On lui donnera le nom de la commune sur laquelle se trouvent les mines : « Société des mines de cuivre d’Alosno ».
Le capital est conséquent, 5 millions de francs, augmenté de 3 millions de francs d’obligations. Les statuts sont enregistrés le 3 juillet 1880 chez les notaires parisiens Portefin et Carré. La première assemblée d’actionnaires et le premier conseil d’administration se tiennent le 17 juillet (5). Cette opération signe le retour des français dans l’exploitation des pyrites andalouses, leur présence ayant quasi disparu depuis la reprise par les britanniques du gisement de Tharsis.
En janvier1881, en même temps qu’il donnait le coup d’envoi de l’exploitation de la mine de Lagunazo, Deligny recevait de la ville d’Alosno la distinction “ hijo adoptivo ”. Elle honorait celui qui avait découvert les grands gisements cuivreux de Tharsis et qui leur avait donné le nom de Tharsis.
Toutes les réunions qui président à la création de la « Société des mines de cuivre d’Alosno » ont lieu à Paris, 14 rue Bergère, dans les bureaux du Comptoir d’escompte, un des premiers établissements de crédit de la place de Paris.
Ces locaux majestueux sont alors en cours d’achèvement sous le compas de l’architecte Edouard Corroyer (6). Ils affirment sans fausse modestie la solidité de la Banque et la réussite d’Edouard Hentsch, son Président.
Rue Bergère, l’entrée principale de la Banque est ornée de deux allégories, le Commerce et l’Industrie ; entre elles, le sculpteur a installé une grande statue de la Prudence, comme un avertissement à ceux qui se montreraient imprudents, comme une prémonition d’une catastrophe à venir.
Pour le moment, baptiser une société rue Bergère, pas d’auspices plus heureux ! Avoir son siège social dans l’immeuble du Comptoir d’escompte, comment inspirer mieux la confiance ou à tout le moins décider les indécis !
Ils sont quarante-sept actionnaires à se partager 1000 actions de 5000 francs chacune. La liste des souscripteurs, véritable carte de visite gravée à l’or fin, déroule une impressionnante énumération de banques, de sociétés, de personnalités : les banquiers Hentsch, Bérard, Rougemont, les financiers J.
Camondo et Cie, Pillet-Will, Demachy & Seillière, l’agent de change Roussel, Ch. Berthier pour la banque de Paris et des Pays-Bas, enfin Gustave Girod, le directeur du Comptoir d’escompte et Eugène Denfert-Rochereau, futur directeur du Comptoir d’escompte.
Le groupe Hentsch et le Comptoir d’escompte affichent sans partage leur prédominance. Le conseil d’administration réunit aux côtés de Laveissière et de Deligny trois banquiers, Edouard Bérard, Eugène Denfert-Rochereau et Albert Hentsch, le fils aîné d’Edouard Hentsch. J. Laveissière est nommé Président et Deligny administrateur délégué.
Un industriel et un ingénieur pour diriger l’exploitation ; deux hommes de terrain, de métier. Deligny qui a souscrit à 40 actions dut se sentir bien isolé dans ce parterre de banquiers et de financiers. Toutefois, parmi eux, il retrouvait un actionnaire discret, un ami fidèle, le duc Decazes. Deligny s’est sans doute réjoui que la fortune montre enfin un visage favorable.
A Tharsis, il n’avait été entouré que d’actionnaires timorés, d’investisseurs qui
n’avaient d’autre préoccupation que leur profit immédiat ; à São Domingos il avait dû renoncer à exploiter la mine lui-même faute d’investisseurs. Avec ces exceptionnels actionnaires, les ressources financières de l’entreprise paraissent illimitées.
La mise en exploitation de la mine ne devrait souffrir d’aucun retard, d’aucun empêchement.
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